33
Le Sanctuaire
Le lendemain matin, lorsque je me réveillai, je n’étais pas d’humeur à discuter avec qui que ce soit. En silence, j’avalai un déjeuner léger, les nausées matinales semblant me laisser un certain répit, puis je ramassai mes affaires et repris le chemin du sanctuaire. J’avertis seulement Madox de mon départ. Il haussa un sourcil interrogateur et ouvrit la bouche avant de baisser les bras, résigné devant mon air renfrogné. Je ne vis Alexis nulle part et ne pus que m’en réjouir. Je ne voyais pas ce que j’aurais pu lui dire de toute façon ; ce n’était pas un fossé qui s’était creusé entre nous au cours de la nuit, mais plutôt un ravin aux parois particulièrement abruptes. Même si je savais depuis un certain temps déjà que notre ébauche de rapprochement – deux simples baisers, en fait – ne pouvait être le prélude à une véritable relation, il n’en demeurait pas moins qu’une partie de moi avait espéré. Un peu de chaleur humaine, dans ce monde hostile, aurait été bienvenue.
« Pourvu qu’ils me laissent prendre une bonne longueur d’avance », pensai-je. Cette période, seule et sans escorte, m’était nécessaire pour tenter de faire le vide dans mon esprit où trop d’images se superposaient.
Je me concentrai sur l’étroit sentier. Autour de moi, il n’y avait que du roc, quelques pousses vertes et de la mousse, çà et là. En levant les yeux vers le sommet, je pouvais apercevoir le pic enneigé. Yodlas avait mentionné, la veille, que la grotte que nous cherchions se situait vers le centre de la montagne, à une journée de marche, peut-être un peu plus. Résolue, je poursuivis mon ascension, obligeant mes réflexions à s’orienter vers le sanctuaire des Filles de Lune. Je ne savais pas vraiment quoi penser de cette histoire de magie et de pouvoirs qu’il me serait possible d’utiliser une fois sur place. Je n’avais jamais rien perçu en moi qui m’incitait à croire que je sois capable de faire quelque chose autrement que par les bonnes vieilles méthodes apprises dans le monde de Brume. Bien que je sois chaque jour témoin, depuis quelque temps, d’événements plus ou moins explicables de façon logique, j’étais peu encline à croire que j’appartenais à cette élite qui se permettait d’agir par de seuls mouvements des doigts, de la tête ou de la pensée. De mauvaise foi, je refusais de voir une quelconque influence magique dans ma résistance surprenante face à Rufus – tout juste avant mon arrivée au château – ou dans la bulle de protection opposée à la magie de Yodlas, la veille.
Ma mère s’imposa aussi à mes pensées. Presque chaque jour, j’en apprenais un peu plus sur elle et son séjour dans ce monde étrange, qui avait fait de nous des femmes si recherchées. Je me demandais comment elle s’était sentie, ainsi traquée, séparée de certains de ses enfants, ayant vécu un temps avec d’autres. Madox n’avait pu poursuivre son récit. Je n’avais entendu dans son entier que celui des trois premières années passées ici, avant qu’elle ne revienne enceinte. Qui était mon père ? Comment ma mère avait-elle disparu ? Où était ma demi-sœur à présent ? Ce n’était là que quelques-unes des questions qui me venaient en tête.
J’avais peu conscience de la vitesse à laquelle je progressais, entièrement absorbée par mes réflexions. Il me fallut un long moment avant de me rendre compte que je n’étais pas la seule à avoir quitté le camp avant les autres. Je compris trop tard que j’aurais peut-être mieux fait d’écouter ce que mon frère avait essayé de me dire avant mon départ.
À quelques mètres devant moi, Alexis gravissait le sentier d’un pas décidé. Un instant, je pensai rebrousser chemin ou simplement attendre que les autres me rejoignent. Puis je me dis que je ne pourrais pas le fuir bien longtemps de toute façon. Tôt ou tard, je devrais lui adresser la parole à nouveau, ne serait-ce que pour éviter les questions des autres membres de cette curieuse expédition.
À ma grande surprise, je le rejoignis sans peine malgré mon manque d’endurance physique. Il ne fit rien pour me retenir lorsque je passai devant lui, à la faveur d’un court élargissement du sentier. Je ne me retournai pas, question d’être certaine de ne pas avoir envie de céder lorsque mes yeux rencontreraient les siens. Mon corps avait une fâcheuse propension à trahir sans remords mon esprit pratique lorsqu’Alexis était dans les parages.
— Vous avez l’intention de m’ignorer longtemps ?
Je ne répondis pas, continuant comme si je n’avais pas entendu. Il me rattrapa bientôt, m’agrippant par un bras. Je tentai vainement de me dégager, en évitant toujours son regard. N’ayant pas le quart de sa force, je fus bien obligée de capituler. Je cessai de me débattre, mais m’obstinai à regarder le sol avec hostilité. Je n’avais pas envie de faire le moindre effort pour me montrer aimable.
— Naïla… Vous devez comprendre que…
Une fois de plus, je tâchai d’oublier l’effet qu’avait sur moi le fait de l’entendre prononcer mon prénom. Je devais réagir ; je ne pouvais pas faire autrement. Il pourrait bien s’imaginer que je regrettais mon comportement de la nuit précédente, alors que je ne savais pas moi-même si c’était le cas.
— Comprendre quoi au juste ? le coupai-je. Que parce que je suis une Fille de Lune, je me dois d’être plus forte, de tout supporter sans broncher, même le viol et la cruauté ? Que quoi qu’il advienne, je dois continuer sans jamais faiblir, pour le bien de mondes lointains dont je ne sais toujours rien et qui ignorent même que je suis en vie ?
J’avais brusquement relevé la tête et débité tout ça d’une voix dure et sèche où la colère grondait. Les bras croisés sur la poitrine, la tête haute et mes yeux plantés dans les siens, je savais qu’à cet instant précis, il n’y avait pas la moindre chance que je lui trouve du charme. Jambes écartées, bras croisés lui aussi, il ne tenta même pas de détourner son regard ; à peine haussa-t-il un sourcil. Son sang-froid face à ma frustration ne fit qu’attiser mon ressentiment. Quand je repris, je criais presque.
— Mais qu’est-ce que vous croyez ? Que je suis une chose, un pantin dont on use à sa guise ? Que je suis dépourvue de sentiments et d’émotions, que je ne peux avoir mal, ni aimer ni haïr ? Que…
— Ce n’est pas…, commença-t-il.
Je ne voulais pas l’écouter. Sa voix était rauque, mais sans animosité, et je craignis soudain de m’être emportée pour rien.
— Il y a un monde qui nous sépare, dis-je, plus calme, mais toujours aussi abrupte, et ce sera toujours le cas. Jamais je ne pourrai être à la hauteur de ce que vous attendez de moi… Jamais…
Sur ce, je tournai les talons et repris l’ascension, des larmes de désespoir me piquant les yeux. Alors même que je l’avais énoncé, je m’étais rendu compte que c’était ce qui me frustrait tant : cette certitude que je ne pourrais jamais être aussi douée, aussi intelligente et aussi puissante qu’il le souhaitait…
* *
*
Dès que Naïla disparut de son champ de vision, Alix envoya un court message à Madox, lui disant de ne pas s’inquiéter, qu’il veillerait sur sa sœur. Puis le guerrier se rendit invisible et entreprit de rattraper la jeune femme. Même si la montagne était sûre pour elle, il répugnait à la laisser aller seule. Peut-être parce que la nécessité de sa présence dépassait maintenant le seul fait d’être son Cyldias…
* *
*
Lorsque le soleil atteignit son zénith, je grignotai simplement quelques fruits séchés en chemin. Malgré l’effort que mon corps devait fournir, je n’avais aucun appétit et nulle envie de ralentir. Personne ne m’ayant rejointe depuis le matin, je soupçonnais Alexis de les tenir à l’écart. C’était pour le mieux ; j’aurais été de très mauvaise compagnie. Je repensai à Nancy et au protecteur qu’elle avait vu dans son jeu de tarot. La relation destructrice qu’elle annonçait ne pouvait pas mieux s’appliquer qu’à Alexis et à son rôle de Cyldias désigné.
Plus d’une fois, au cours de l’après-midi, je me demandai comment j’arrivais à ne pas me perdre alors que le chemin que je devais suivre était à peine visible. J’avais l’impression d’avancer par instinct, comme si mon âme savait où je me rendais et dirigeait mon corps sans que j’aie à faire d’efforts en ce sens.
Vers la fin de la journée, j’atteignis un plateau rocheux. Je l’aurais traversé sans m’attarder, n’eut été de ce qui se trouvait en son centre : un autel de pierre, entouré de multiples ossements. Curieuse, je montai les trois marches qui y menaient. La large pierre plate avait une étonnante teinte bourgogne, fanée par endroits, et des attaches aux quatre coins. Avec horreur, je réalisai que j’avais atteint le Plateau des Sacrifiés que Yodlas avait mentionné dans mon rêve.
Je crus alors que, si sacrifices il y avait réellement eu, c’était d’animaux. Mais la disposition des chaînes et la forme de certains os me donnèrent à penser que ce n’était pas toujours le cas. Le vent sifflait en une longue plainte déchirante entre les rochers environnants. Je frissonnai. Sans un regard en arrière, je me hâtai de quitter cet endroit lugubre dont je ne voulais surtout pas connaître l’histoire. Je repris la route au son de rafales qui me donnaient l’impression que les victimes criaient toujours leur détresse, des siècles après leur mort imposée.
Tandis que le soleil descendait sur l’horizon et que je songeais qu’il me faudrait bientôt faire halte pour la nuit, je perçus distinctement une voix me demandant de ne pas m’arrêter. Cette fois, je n’en cherchai pas la provenance, comprenant tout de suite que je devrais mener cette conversation par télépathie. Avant que la voix n’ait le temps d’ajouter quoi que ce soit, je lui demandai de s’identifier. J’avais capté quelque chose de troublant dans les intonations et je voulais en avoir le cœur net avant de continuer.
— Je ne peux pas… Fais-moi confiance, s’il te plaît…
Il y avait une urgence dans la dernière phrase et j’acceptai inconsciemment. Je ne pus toutefois m’empêcher de penser que cette voix appartenait à ma mère. Même si je ne l’avais pas entendue depuis près de vingt ans, j’étais presque convaincue qu’elle ne pouvait être que la sienne. J’aurais voulu m’attarder sur la question, mais la voix résonnant dans ma tête requérait toute mon attention.
— Je ne veux pas que tu t’arrêtes pour ta nuit. Les hommes d’Alejandre sont beaucoup plus près que les chinorks ne le croient, grâce à la magie de Mélijna. Ils ne prendront pas le temps de se reposer cette nuit, espérant vous surprendre pendant votre sommeil S’ils parviennent à mettre leur plan à exécution, tu ne pourras jamais rejoindre le sanctuaire. Il faut donc que tu parviennes là-haut avant l’aube ; les pouvoirs ne sont transmis que sous la bénédiction de la lune. Je sais que tu es fatiguée, mais je t’en conjure, Naïla, ne t’arrête surtout pas…
Je poursuivis donc mon chemin, obéissant à cette voix surgie de nulle part simplement parce qu’elle me rappelait ma mère. La nuit tomba bientôt. Je craignais de devoir continuer à l’aveuglette si la lune venait à se perdre derrière les nuages. Mais celle-ci m’accompagna fidèlement, comme si elle savait que je ne pouvais me permettre d’échouer. Bientôt, je ne sentis plus mes jambes ; l’ascension se faisait de plus en plus abrupte. Les cailloux roulaient sous mes bottes et je trébuchais sans cesse, me rattrapant de justesse pour ne pas tomber. Les nausées revinrent soudain me tenir compagnie, m’obligeant à prendre de grandes inspirations. Trop vite, les couleurs de l’aube se profilèrent timidement au loin, menaçant dangereusement ma réussite.
J’avais beau regarder tout autour de moi, je ne voyais pas la moindre trace de grotte. Je ne savais même pas quoi chercher exactement et je regrettais de ne pas avoir demandé aux chinorks ou à Madox de m’accompagner. Je n’avais plus la force de continuer et la voix qui m’avait demandé de fournir cet effort quasi surhumain ne se manifestait plus depuis un certain temps déjà. Au moment où je croyais devoir renoncer, j’aperçus un rocher à la forme particulière, quelques mètres plus haut. Je rassemblai mes dernières forces pour me hisser péniblement jusque-là.
Haletante, je contemplai un bref instant la pierre. Cette dernière n’avait pas été sculptée, mais j’aurais juré qu’elle représentait un être étrange que je n’avais pas eu la chance de rencontrer encore. Malgré la fatigue, j’aurais voulu m’attarder, mais je n’en avais pas le temps. Je cherchai plutôt l’entrée du sanctuaire, persuadée que cette pierre en indiquait la proximité. Je distinguai bientôt une ouverture dans la pénombre et me hâtai de m’y engouffrer, les premières lueurs de l’aube nimbant l’horizon.
* *
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Dès que Naïla pénétra dans le sanctuaire, Alix se matérialisa en poussant un soupir de soulagement. Il s’adossa ensuite à une paroi rocheuse et se laissa glisser au sol, épuisé. Maudite soit cette montagne où l’on ne pouvait faire usage de magie pour se déplacer ! Au moins, il lui était toujours possible d’utiliser ses pouvoirs pour se créer une cellule temporelle, question de refaire le plein d’énergie avant que les hommes d’Alejandre ne rejoignent à leur tour le sanctuaire. Il ne doutait pas que les mercenaires seraient bientôt là, puisqu’il percevait déjà leur présence sur la montagne.
Au moment même où la cellule du temps prenait forme, une image traversa son esprit et, pour la première fois de sa vie, il hésita à défier la loi de Darius concernant la modification du temps. Sa conscience le tiraillait, lui rappelant l’existence envisageable d’une sœur. Il eut l’impression que la voix de femme lui revenait en mémoire, répétant inlassablement : « Le mal qui ronge ta sœur de sang par ta seule faute, le mal qui…» Alix s’ébroua, rompant le sortilège par la même occasion. Il se sentit ensuite incapable de le recréer. Exaspéré par ce brusque excès de raison qui ne lui ressemblait pas, il se leva et s’éloigna du sanctuaire. Rageur, il se rendit à nouveau invisible, rageur, et s’endormit finalement. Au moins, Simon et ses hommes ne le verraient pas en arrivant, ce qui lui donnerait le temps de réagir…
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Sur Bronan, la mère de Delphie poussa un soupir de soulagement : la jeune fille venait enfin de sortir de la maison. Quelques minutes plus tôt, elle s’était soudain immobilisée dans l’embrasure de la porte, alors qu’elle sortait chercher des œufs pour le déjeuner des hommes. Elle avait cessé de bouger instantanément, un pied en l’air, figée dans son mouvement, puis tout était redevenu normal. Même si la situation n’avait duré que bien peu de temps, la mère en avait été inquiétée. « Pourvu que ce ne soit pas le début d’une nouvelle forme de problème pour Delphie, se dit-elle. Sa vie est déjà suffisamment compliquée…»
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M’attendant à me retrouver dans la noirceur la plus totale, je constatai que l’endroit était faiblement éclairé – probablement grâce au même phénomène qui permettait de voir dans les souterrains des gnomes. Je regardai autour de moi, ne sachant trop que faire. Mes jambes ne demandaient qu’à se reposer, ma tête semblait sur le point d’exploser et les nausées se firent plus agressives ; je dus vomir pour retrouver un semblant de bien-être. Le manque de sommeil et l’effort intense que j’avais dû fournir pour parvenir jusqu’ici eurent raison de ma volonté de rester éveillée. Alors que je ne voulais que m’asseoir quelques instants, je sombrai dans un sommeil agité. Je ne vis pas la silhouette lumineuse qui m’observait depuis la source, au fond de la pièce, pas plus que je ne perçus la douce chaleur qui m’enveloppa en même temps qu’une aveuglante lumière bleutée.
Lorsque je repris contact avec le monde des vivants, je me sentis mieux que jamais depuis mon arrivée sur cette terre. Je n’eus pas le temps d’analyser cette sensation, soudain paniquée par la lumière qui provenait de l’entrée du sanctuaire. Le soleil devait maintenant être levé depuis des heures ! J’avais lamentablement échoué ! Les pouvoirs que j’étais venue chercher resteraient désormais inaccessibles. Je me levai lentement, regardant autour de moi avec appréhension. Je m’attendais à ce que des voix résonnent dans ma tête d’un instant à l’autre, me reprochant mon échec, mais il n’en fut rien. Il n’y avait qu’un long silence pesant et accusateur, uniquement troublé par le glissement de l’eau dans un petit bassin, au fond, à droite. Refusant d’affronter ce qui m’attendait peut-être à l’extérieur, si les hommes du sire de Canac avaient réellement rejoint les chinorks, je me dirigeai vers le bassin. Me sachant protégée aussi longtemps que je ne quitterais pas ces lieux, mieux valait en profiter.
Le bassin était plus grand que je l’avais d’abord cru. Il mesurait environ deux mètres sur quatre, et l’eau y était claire et limpide ; je distinguais sans peine le fond rocailleux. J’estimai qu’il ne devait pas y avoir plus d’un mètre d’eau en son centre. Je me penchai, irrésistiblement attirée, constatant avec stupeur que je n’y voyais pas mon reflet. Avant que je ne le réalise vraiment, j’avais enlevé mes vêtements et je pénétrais avec assurance dans l’eau froide, guidée par un instinct probablement millénaire. J’avançai lentement jusqu’au centre, avant de continuer en ligne droite vers la source qui jaillissait de la paroi, à hauteur d’homme. Je me glissai dessous et y restai jusqu’à ce que je ne sente plus mes membres, transie par l’élément liquide et l’air humide de la caverne. Tandis qu’une partie de moi voulait que je m’accroche à la réalité, une autre me disait de patienter encore un peu, que cette folle démarche avait un sens que je ne tarderais pas à comprendre. Mes efforts furent finalement récompensés quand l’eau prit une superbe teinte ambrée, qui s’accompagna de l’apparition d’une magnifique silhouette féminine, mi-lumière, mi-brouillard. Cette dernière me sourit. Je crus un instant que j’hallucinais, sous l’effet de la morsure du froid et de l’engourdissement. Ajoutant encore à la sensation d’irréel, elle s’adressa à moi.
— Sois la bienvenue en ces lieux, Fille de la Nuit, Fille de Lune. Une matérialisation en plein jour exige beaucoup d’efforts, surtout pour une déesse nocturne ; je serai donc brève. Je m’appelle Alana, protectrice des Gardiennes des Passages. Je suis consciente que les dieux ne t’ont pas été des plus cléments depuis ton arrivée et je crains que la situation ne perdure. Tu dois cependant accepter ta destinée, même si elle te semble cruelle et injuste, et mener à bien les missions qui te seront confiées. Il ne reste plus que toi comme véritable espoir pour ces mondes meurtris. Si je n’ai pas l’autorisation de te révéler ton avenir ni d’influencer tes choix et ta conduite, sache toutefois que ton instinct te guidera, que ton chemin croisera toujours la route ou la voix de celles et ceux qui pourront te venir en aide. Connaissant ton destin, je me permettrai tout de même de te rappeler que l’amour et la famille sont des valeurs essentielles et des éléments sans lesquels toute quête restera vaine. Il te faut donc retrouver ton père et ta mère et faire la paix avec l’amour ; la route à parcourir te semblera ensuite beaucoup moins ardue.
Elle marqua une courte pause, comme pour s’assurer que je comprenais ce qu’elle me disait. J’acquiesçai machinalement, incapable de détacher mes yeux de cette douce apparition.
— La nuit prochaine, tu recevras, exceptionnellement en une unique occasion, l’enseignement nécessaire afin de pouvoir utiliser la partie essentielle des pouvoirs qui t’habitent depuis ta naissance. Par la suite, pour que ta magie atteigne des niveaux dignes de ton rang, il te faudra rechercher le talisman de Maxandre et faire toi-même les apprentissages que nécessite sa possession. La rencontre avec Morgana sera ta prochaine étape, mais tu devras d’abord réussir à te frayer un chemin parmi les hommes du sire de Canac qui attendent ta sortie de ces parois de pierre protectrices. Puisse ta vie, et celle de ton Cyldias, se prolonger aussi longtemps que survivra l’espoir pour la Terre des Anciens et les mondes en périphérie.
La silhouette s’estompait déjà. Je n’avais pas ouvert la bouche une seule fois, trop occupée à assimiler les précieuses informations que me donnait cette étrange vision. La voyant disparaître lentement, je m’empressai de lui demander pourquoi elle ne me disait pas, tout simplement, où trouver ma mère, puisqu’elle semblait la croire toujours vivante. Sa réplique ne fut pas celle que j’attendais.
— Je ne pourrai répondre à tes questions tant et aussi longtemps que tes capacités ne seront pas les mêmes que celles de la majorité des femmes qui t’ont précédée en ces lieux et que tu seras incapable d’accomplir les rites sacrés te permettant de consulter l’oracle. Jusqu’à ce que ce jour vienne, je ne peux que te guider occasionnellement…
La déesse disparut, me laissant frigorifiée et guère plus avancée qu’avant sa venue. S’il m’était désormais permis de croire à la possibilité de retrouver ma mère – donc de savoir qui était mon père et où se trouvait le talisman de Maxandre –, j’ignorais toujours comment je parviendrais à accomplir ce tour de force. Une chose était cependant certaine à mes yeux : c’était la voix de ma mère que j’avais entendue la nuit dernière. Il me tardait maintenant de l’entendre à nouveau…
Tout en réfléchissant, j’émergeai de l’eau. Je m’ébrouai, tentant d’essorer mes cheveux de mon mieux. Encore mouillée, je me rhabillai, souhaitant ne pas mourir bêtement d’hypothermie. Contrairement à Madox, j’étais incapable d’allumer un feu par ma seule volonté dans cette caverne humide. Je cherchai ma couverture dans mon sac et l’enroulai autour de moi. Puis je m’assis, m’adossant à la paroi rocheuse, près de l’entrée. Je ne voulais pas regarder à l’extérieur, craignant ce que je pourrais y découvrir. Alana avait dit que les hommes du sire de Canac guettaient ma sortie du sanctuaire. Je me demandai, un peu inquiète, ce qu’il était advenu de Yodlas et de ses compagnons, de même que de Madox et d’Alexis. Je regrettai soudain de ne pas avoir quitté ce dernier en bons termes… Je doutais fortement de la clémence d’Alejandre envers son frère. Je n’avais aucune peine à l’imaginer faire à nouveau preuve de cruauté à son égard, s’il était capturé. Les paroles de la déesse concernant ma relation avec l’amour me revinrent en mémoire. Je me pris à espérer qu’il me soit un jour possible de faire la paix, non pas avec ce sentiment, mais bien avec l’homme qui me l’inspirait. Force m’était d’admettre que je souhaitais encore plus que ce que je croyais éprouver pour Alexis soit payé de retour.
Je poussai un soupir, le cœur lourd. Je ne savais toujours pas de quelle façon m’y prendre pour accomplir même le dixième des tâches qu’on rêvait de me confier. Je m’efforçai de me concentrer uniquement sur ma mère, dans l’espoir que mes récents souvenirs me permettent de déterminer où je devrais la chercher. Peine perdue ! J’eus beau me creuser les méninges, tournant et retournant les événements dans mon esprit, je ne découvris aucun indice. Personne, à part Alejandre, Madox et Yodlas, ne m’avait réellement parlé de ma mère, et tous les trois étaient convaincus de sa disparition déjà lointaine. Même si mon frère n’avait pu me faire le récit de la vie d’Andréa après son retour, jamais il n’avait été question qu’elle puisse être encore en vie aujourd’hui. Des frissons parcouraient chaque centimètre de mon corps quand je pensais à la perspective de serrer ma mère dans mes bras, après ces longues années d’absence et de séparation.
Alors que je réfléchissais toujours, mes yeux errant sur la voûte rocailleuse, un bruit sourd me ramena brutalement à la réalité. Je me tournai vers rentrée, juste à temps pour voir une forme humaine étendue sur le sol, à quelques pas de l’ouverture. Une lumière dorée emplissait entièrement l’orifice, bloquant ainsi l’accès à l’intérieur. Si j’avais douté des mécanismes de protection du sanctuaire, j’avais sous les yeux un exemple probant de leur efficacité. Les hommes d’Alejandre n’avaient pas dû y prêter foi plus que moi puisque l’un d’eux avait tenté d’entrer.
Je m’approchai lentement, ne ressentant aucune crainte. L’énergie lumineuse se dissipa aussi rapidement qu’elle était apparue, me laissant une vue imprenable sur une douzaine d’hommes sales, fatigués et de fort mauvaise humeur. L’ascension, probablement plus rapide encore que la mienne, et la désagréable surprise de ne pas pouvoir me mettre la main au collet leur donnaient l’air franchement rébarbatif et la mine sombre. Lorsqu’ils m’aperçurent dans l’ouverture, les narguant presque, un long murmure se répandit dans le groupe. Je cherchai mes compagnons de voyage, mais je ne les vis point, ce qui me fit espérer qu’ils étaient toujours en liberté. Les chinorks devaient avoir regagné le sommet, puisqu’ils pouvaient se déplacer magiquement, mais je m’inquiétais davantage pour Madox et Alexis, qui n’avaient pas cette possibilité. Un tour d’horizon rapide me permit cependant de reconnaître quelques visages. Simon et Rufus faisaient partie de mes poursuivants, de même que les autres membres de la première bande avec laquelle j’avais déjà voyagé, exception faite de Zevin.
Mes chances de sortir indemne de ce merdier étaient plus minces qu’une feuille de papier de soie. Le dénommé Rufus s’avança vers l’ouverture. Simon le retint par le bras, lui montrant la silhouette toujours étendue sur le sol. C’est à ce moment que je reconnus Madox, recroquevillé sur lui-même, les traits crispés par la douleur. Mieux que n’importe lequel des hommes ici présents, il devait connaître les dangers que représentait cet endroit. J’en conclus qu’on l’avait forcé à tester le passage. Je ne pouvais même pas lui porter secours. Si je quittais les limites de la grotte, je deviendrais vulnérable. Je préférai donc m’éloigner de cette scène douloureuse pour ne pas risquer de commettre une bêtise. J’adressai une courte prière à Alana afin qu’elle veille sur mon frère, espérant de tout cœur être entendue.
Comme je me dirigeais vers la source avec l’intention de m’y désaltérer, je remarquai un cercle tracé sur le sol, de même qu’une étrange marque en son centre. Elle était composée d’un quartier de lune dans lequel étaient gravés sept symboles différents. Je présumai qu’il y en avait un pour chacun des mondes parallèles, de même qu’un autre pour la Terre des Anciens. En levant les yeux vers la voûte, j’y découvris le même dessin dans la pierre. Je devrais probablement me tenir précisément là, à la tombée de la nuit, si je voulais recevoir la bénédiction des forces qui occupaient cet endroit. N’ayant aucune idée de l’heure qu’il pouvait être, je ne savais pas non plus dans combien de temps la nuit tomberait sur cette montagne aux étranges pouvoirs.
En attendant, je fis le tour de ce vaste espace, cherchant je ne sais quoi, mais mes attentes se révélèrent vaines. Je m’apprêtais à me rasseoir quand la lumière extérieure attira mon attention sur une section du roc, près de l’entrée. Je n’y étais pas retournée lors de ma fouille, craignant ce que je pourrais voir à l’extérieur. Je traversai la cavité rocheuse et longeai le mur opposé jusqu’à l’endroit que j’avais repéré.
Dans la pierre du mur, une très longue liste était écrite sur deux colonnes. Les caractères n’étaient cependant pas gravés. Je passai lentement les doigts le long des signes, sachant avec certitude, sans même les déchiffrer, que ce devait être les noms de celles qui avaient visité ces lieux depuis de nombreuses années, peut-être même depuis leur création. La langue utilisée était propre aux Filles de Lune. Certaines des inscriptions comportaient plusieurs petites encoches à la fin, d’autres, une seule. Je supposai que ce devait être le nombre de fois où la femme inscrite avait fait le voyage jusqu’ici.
Je fixai sans ciller une inscription, jusqu’à ce que les signes deviennent lisibles. Je n’eus alors aucune peine à lire les noms. Certains ne m’étaient pas inconnus, mais la plupart n’éveillaient aucun souvenir. Je vis le nom de Morgana. Ainsi l’histoire que m’avait racontée Meagan n’était pas une invention ; son aïeule était bel et bien venue en ces lieux. Je vis également l’inscription de Maxandre, celle dont je devais retrouver le talisman et, par le fait même, les pouvoirs et les connaissances qu’il était censé renfermer. Il y avait un nombre impressionnant d’encoches à la suite de son prénom, plus de vingt-cinq, en fait.
Toutes les marques n’étaient cependant pas identiques ; certaines n’étaient qu’un trait banal alors que d’autres ressemblaient plutôt à un astérisque, une croix ou un croissant de lune. Je regardai s’il y avait d’autres inscriptions avec autant de signes diversifiés et j’en trouvai finalement six : Hémélinie, Cardine, Ségolène, Félixie, Judiane ainsi qu’une dénommée Acélia. Je fouillai ma mémoire, puis me rappelai qu’elle était la première représentante de la lignée maudite, celle qui avait trahi ses consœurs. Elle avait donc dû occuper la plus haute position dans la hiérarchie de notre petite communauté, avant de perdre ce poste au profit des autres, jusqu’à ce que nous arrivions à Maxandre.
Je comptai également trente-deux noms précédés d’un croissant de lune barré d’un trait. J’eus un choc en lisant le nom de ma mère, même si je m’y attendais un peu. Surprise, je constatai qu’il y avait trois marques à la suite de son nom, alors que je croyais qu’elle n’était venue ici qu’une seule fois, avec Mélijna. Bien sûr, cette hypothèse ne reposait sur rien, à part le récit de Yodlas. Elle pouvait fort bien être revenue après ma naissance. Il n’y avait plus que trois noms à la suite de celui d’Andréa : une dénommée Ariane, une femme du nom de Mélicis, et… le mien. Chacun était suivi d’un seul signe. Mon prénom était toutefois précédé de la marque que je présumais être celle de la lignée maudite. Ce n’était donc pas les visiteuses qui immortalisaient leurs venues, mais les forces occultes qui habitaient les lieux.
Je pouvais constater que le sire de Canac, Madox et Alexis ne m’avaient pas menti lorsqu’ils avaient affirmé que d’autres Filles de Lune étaient venues sur la Terre des Anciens entre ma mère et moi. Mélancolique, je me demandais ce qu’il était advenu d’elles, mais je m’efforçai rapidement de penser à autre chose. Le fait qu’Alejandre ait croisé leur route ne pouvait qu’être très mauvais signe. Il me revint soudain en mémoire qu’Alexis avait mentionné que les Filles de Lune précédant ma venue étaient toutes décédé en raison de leur ignorance et de leur incompétence. Préférant oublier que j’étais tout aussi ignorante et incompétente, je m’adossai à la paroi et me laissai glisser jusqu’à ce que je sois assise. J’encerclai mes genoux de mes bras et y appuyai mon front. Je fermai les yeux et repris ma réflexion concernant ma mère. Je m’endormis avant même d’avoir trouvé le moindre indice la concernant.
Je me réveillai en sursaut, comme toujours depuis un certain temps. La pénombre dans la grotte était plus oppressante. Je compris que le soleil devait avoir cédé sa place à la lune, astre plus bienveillant pour moi. Je me rendis à la limite de l’entrée et constatai que les hommes avaient fait un feu. Je ne sais s’ils me virent ou non et c’était le cadet de mes soucis. Je remarquai avec soulagement que Madox ne se trouvait plus sur le sol, devant le sanctuaire, mais ma sensation de bien-être céda rapidement la place à la peur qu’il ne soit dans un état précaire, sans personne pour lui venir en aide. Je m’efforçai de ne pas y penser pour le moment. Je devais plutôt concentrer mon énergie sur ce qui m’attendait dans les heures à venir.
Mes « gardiens » devaient souhaiter que je n’aie pas les vivres nécessaires pour tenir le siège bien longtemps. Ils devaient également croire que je n’avais nulle façon de communiquer avec l’extérieur. J’espérais que les événements de la nuit me permettraient d’utiliser la télépathie, à l’image de ce que j’avais expérimenté à deux reprises depuis mon arrivée. Dans le cas où je réussirais, il me resterait ensuite à trouver avec qui communiquer. À la pensée que ma mère réponde, une vague d’émotion s’empara de moi. Cet espoir fut de courte durée, rapidement éclipsé par la crainte que mes appels restent indéfiniment vains.
Alors que je retournais vers la source, des images se formèrent lentement dans mon esprit, comme un film. Je compris que c’était la marche à suivre pour accéder aux pouvoirs dont on ne cessait de me bassiner depuis quelque temps. Je fermai brièvement les yeux, histoire de bien visualiser ce que je devais faire, puis les rouvris avant d’enlever mes vêtements, une fois de plus. Je me purifiai dans le petit bassin, puis m’agenouillai, nue, dans le cercle déjà tracé sur le sol. Dans ma main droite, j’empoignai étroitement la dague qu’Alexis m’avait remise deux jours plus tôt. L’obscurité s’étalant sur le monde extérieur, je levai les yeux vers la voûte. Des images de femmes que je ne connaissais pas se succédèrent dans ma tête à une vitesse vertigineuse, comme un kaléidoscope. Je ne pouvais qu’entrevoir des silhouettes, de longs cheveux ou des yeux dissemblables, avant qu’une nouvelle image vienne remplacer la précédente. Une sensation de vertige s’empara de moi ; je vacillai sur mes genoux, le froid me pénétrant de plus en plus profondément. Je n’eus même pas conscience d’avoir levé la dague au-dessus de ma tête avant que ma main gauche ne se referme sur la lame effilée. Je retirai rapidement cette dernière de mon poing fermé, puis serrai de toutes mes forces jusqu’à ce que des gouttes de sang chaud tombent sur le sol couvert de poussière. Je versai une goutte pour chacun des mondes sur lesquels je devrais supposément veiller, de même que cinq pour la Terre des Anciens. Je ne desserrai ma main qu’au compte de onze, sans regarder la coupure qui me brûlait la paume.
Lentement, je récitai à voix haute une série de phrases que je n’avais jamais lues, mais que je connaissais étrangement par cœur. À mesure que les mots se répercutaient sur les murs, un léger tremblement monta du sol, me faisant vibrer. Dans chaque parcelle de mon corps se répandit doucement une chaleur bienvenue qui me donna l’impression d’être soudain entrée dans un sauna. Une série de chocs ressemblant à de petites décharges électriques me traversa. Je n’aurais su dire combien de temps cela dura, mais j’eus le sentiment que ma litanie ne finirait jamais. Les paroles suivaient le même rythme que la vague d’électricité qui traversait mon corps de façon continue. Brusquement, la sensation de chaleur céda la place à un froid glacial, s’accompagnant d’une onde de choc plus forte que les autres. Je me cambrai comme un arc, rejetant la tête en arrière, et poussai un cri strident avant de m’effondrer, inconsciente.
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Le cri de Naïla se répercuta dans les montagnes environnantes comme un avertissement. Les hommes du sire de Canac échangèrent des regards à la fois surpris et craintifs, mais personne n’osa commenter ce qu’ils venaient d’entendre. À l’écart du brasier, adossé à un rocher, Madox soupira de soulagement ; sa sœur pourrait enfin se défendre convenablement à partir de ce jour, même s’il savait que la route serait longue avant qu’elle ne soit en pleine possession de ses pouvoirs. Plus loin encore, Alix contemplait le ciel, tournant le dos au feu des hommes de Simon, comme s’il cherchait dans les étoiles les réponses que les humains et les dieux de cette terre refusaient de lui donner. Il ne savait pas s’il devait se réjouir des nouvelles aptitudes acquises par sa protégée ou s’en méfier. Pour une des très rares fois de sa vie, une certaine crainte l’habitait. Oh ! mais pas une crainte ordinaire et primitive ! C’était beaucoup plus complexe que cela. Connaissant maintenant ses origines présumées, sa tâche de Cyldias désigné, une grande partie de ses dons et pouvoirs, et ayant une idée assez juste de ceux qui sommeillaient toujours en lui, il se demandait, connaissant également sa témérité, son goût de l’aventure et des combats, son manque parfois criant de compassion et le potentiel d’une Fille de Lune comme Naïla, s’il serait toujours convaincu, une fois les trônes de Darius et d’Ulphydius découverts, de ne pas s’asseoir lui-même sur le mauvais.